Femmes Actives Japon - Le réseau professionnel au féminin

Décryptage : Jackie F. Steele

Depuis décembre de l’an passé, Femmes Actives Japon a le plaisir de collaborer avec FEW Japan à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, et notamment dans la poursuite d’un objectif commun qui nous tient à cœur : soutenir les femmes dans leur émancipation professionnelle et personnelle. À cette occasion, nous avons eu l’occasion de rencontrer la présidente de FEW Japan, Jackie F. Steele et de l’interroger sur son parcours, ses convictions et ses projets.

Décryptage : Jackie F. Steele

Politologue trilingue d’origine canadienne, Jackie F. Steele détient un doctorat en science politique de l’université d’Ottawa et un master en droit spécialisé en études juridiques féministes. Intervenante internationale qui a enseigné dans des universités prestigieuses au Canada et au Japon ces quinze dernières années, elle fut professeure associée à l’université de Tokyo et rédactrice en chef adjointe d’une revue scientifique internationale pendant six ans. Depuis 2018, en tant que PDG de enjoi Japan KK, elle guide des dirigeants d’entreprises dans leur stratégie EDI (NDLR : équité, diversité, inclusion) en s’appuyant sur des indicateurs mesurant la sécurité psychologique, la mobilisation des talents et les pratiques et stratégies basées sur l’équité. Auteure de plus de trente publications académiques, elle est conseillère auprès des Nations unies, spécialiste des sujets de parité, diversité et risques liés aux catastrophes notamment naturelles. Elle est gouverneure à la Chambre de commerce du Canada au Japon, business angel avec SheEO Canada et présidente de FEW Japan qui promeut l’émancipation des femmes. Elle soutient la prochaine génération de leaders féministes en tant que conseillère stratégique pour WomEnpowered International présenté par GraSPP.

 

1. Vous êtes active sur tous les fronts : chambre de commerce, éducation, business angel, entrepreneuriat. Avez-vous un fil conducteur dans toutes ces occupations ?

Le point commun est réellement la volonté de démocratiser la société et instaurer un rapport de pouvoir équitable et d’auto-gouvernance. En tant que philosophe féministe et politique, je pense que la société a oublié la démocratie au sens réel du terme. Les infrastructures devraient nous rassembler et non nous diviser ! Et pourtant, nous prônons une économie forte et la performance, plutôt que d’investir dans un vivre ensemble équitable, ce dernier étant sans aucun doute plus bénéfique à la condition humaine. Je suis fascinée depuis 30 ans par l’évolution sociétale : la démocratie est essentielle pour l’équité et l’émancipation de l’être humain. Plus il y a une valorisation et une mobilisation de la créativité de la pluralité humaine, plus le tout sera dynamique, évolutif et nous trouverons ensemble les réponses aux grands défis : réchauffement climatique, racisme institutionnel, féminisation de la pauvreté, etc. Qui dit dynamisme implique une évolution novatrice, mais pour en valoir la peine, encore faudrait-il qu’elle soit équitable et régénératrice. Une telle société a un effet de levier dans le développement et représente un vecteur de transformation important voire nécessaire pour le progrès. Plutôt que de faire référence au courant « équité, diversité, inclusion », la mission de enjoi Japan KK, en tant qu’entreprise féministe intersectorielle est de proposer l’idée que la diversité et l’équité ensemble sont essentielles, et que mises en dialogue, elles deviennent le moteur de l’innovation durable et inclusive. Voilà ce qui me motive à sensibiliser toutes sortes d’industries.

 

2. Dans la description de votre profil, un de vos rôles n’est pas ordinaire : conseillère sur les risques de catastrophes naturelles auprès des Nations unies. Parlez-nous de votre vécu.

Je vivais dans le nord du Japon à Sendai lorsque le séisme du 11 mars a frappé le territoire. Ma conjointe québécoise, ma fille de 7 mois et moi avons été affectées et nous avons été privées d’électricité et d’eau chaude alors que le thermomètre affichait - 4°C. Postdoctorante à l’université de Tohoku à l’époque, j’ai véritablement pris conscience que la politique publique et les études juridiques féministes ne problématisaient pas suffisamment la politique de gestion des risques naturels comme un enjeu féministe. Or nous savons bien que la précarité structurelle est exacerbée à l’occasion d’un désastre naturel et pendant la décennie qui suit. Comment était évaluée l’équité face au triple désastre de Tohoku ? Est-ce que l’expérience de tous les résidents et résidentes était suffisamment entendue, sachant que des budgets colossaux allaient être investis pour reconstruire la région ? La restauration de Tohoku devait impérativement intégrer le droit des femmes et la diversité des voix des résidentes. Sensibilisée à ce besoin d’analyse juridique, politique et issu d’une vision féministe de l’équité, j’ai fondé un réseau de recherche avec des politologues féministes canadiennes et des professeures japonaises féministes. J’ai démarré des projets de recherche-action avec un réseau de réforme du droit mené par l’ancienne gouverneure de Chiba, Akiko Domoto et une de mes mentores professeure féministe, Hiroko Hara (JWNDRR) ainsi qu’un organisme de terrain qui regroupait les jeunes femmes leaders de la région de Tohoku (NPO Women’s Eye). Ces deux organismes étaient clés pour l’amplification des voix des femmes au sein des gouvernements à l'échelle locale, nationale et internationale tout au long de la dernière décennie de reconstruction. À partir de ce moment-là et encore aujourd’hui, mon discours et mes publications affirment le besoin sociétal de tenir compte de l’interdépendance profonde de trois structures clés à la réalisation de l’équité durable : « Democracy, Diversity, Disasters » (démocratie, diversité, risques de catastrophe). C’est – je pense – le moment où j’ai pu enfin passer de professeure d’université japonaise à Canadienne féministe pratiquant la recherche-action participative qui me tenait à cœur. J’ai pu m’impliquer dans la société et faire un pas vers l’idée qui veut que les recherches poursuivent un but social concret. Les idées critiques pouvant déclencher un changement dans la politique publique nationale et même internationale, nous avons intégré une perspective féministe du genre et de la diversité au sein des négociations gouvernementales durant la troisième Conférence mondiale des Nations Unies sur la réduction des risques de catastrophe tenue à Sendai en 2015.

 

3. De votre point de vue d’étrangère au Japon depuis 25 ans, quel est l’obstacle le plus important pour faire bouger les lignes par rapport à l’équité ici ?

Les institutions politiques japonaises ne fonctionnent pas tel que prévu par la démocratie représentative. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’alternance entre gouvernement au pouvoir et les partis d’opposition. Il n’y a pas vraiment de débats dynamiques au sein du Parlement faisant évoluer les choses, pour une nouvelle respiration. On est pris par un parti politique hégémonique, un tiers parti qui soutient une coalition, et il n’y a guère de possibilité de changement de pouvoir depuis 75 ans. Personne n’a besoin de faire de compromis : en conséquence, très peu de réformes du droit, et très peu d’avancement vers une égalité structurelle des rapports de genre et d’intégration de la diversité depuis plus de 30 ans. J’ai été surprise de comprendre que la population japonaise et même les provinces régionales qui souffrent au final le plus de ce statu quo sont plus ouvertes aux changements vers plus d’égalité et de diversité, tandis que l’élite politique et économique nationale dans les mégalopoles urbaines a peur de perdre son pouvoir et préfère la stagnation. Les écarts entre les aspirations et les ressources proposées sont énormes. C’est quelque part ce qui m’a poussé au final à créer enjoi Japan KK axé sur l’éducation des dirigeants à l’EDI comme stratégie d’affaires, mobilisant l’ « edu-tech ». enjoi est une société de conseil dans l’intégration de la diversité et l’équité au sein de l’innovation afin de permettre aux compagnies une stratégie de gouvernance et de compétitivité durable. Passionnée par la politique comme espace d’émancipation collective, j’ai constaté qu’au Japon, il fallait passer par les leaders économiques pour avoir un impact plus important et surtout plus rapide pour faire avancer l’égalité et l’équité. En effet, la pression économique du manque de leadership induit par la chute libre de la population japonaise depuis trois décennies, l’augmentation de la féminisation du travail précaire et l’absence de stratégie d’immigration ont pour conséquence une fuite des talents et une crise de compétences durable. Cela motive les sociétés à recourir à des services externes comme ceux de enjoi Japan.

 

4. Parlons « tech » et start-up. Parlez-nous de enjoi Japan KK, qu’est-ce que l’« édu‑tech » exactement ?

Ayant constaté que les organismes publics peinent à tenir compte des évolutions sociales, enjoi Japan propose d’aider les sociétés japonaises à créer un environnement interne qui saura soutenir le bonheur des travailleur(e)s et un environnement équitable et accueillant divers talents. À travers des outils technologiques d’éducation et de consultation expérientielle développés au Japon et des diagnostics de la diversité et de l’équité déployés pendant 6 à 12 mois, enjoi Japan mesure l’intelligence émotionnelle, le niveau de représentation diversifiée, l’équité au sein de l’écosystème et les menaces sur la sécurité psychologique. Leur écosystème est soigneusement épluché à travers une approche scientifique et analytique, pour identifier les éventuels angles morts et désamorcer tout problème bridant le potentiel du personnel, des services et produits, et de ce fait de la durabilité de l’entreprise face à la compétition issue d’autres compagnies plus globalisées. Notre but est de réellement faire prendre conscience des barrières, des hiérarchies dépassées et inefficaces, et ce afin de démocratiser, voire promouvoir un environnement égalitaire, dynamique et novateur. Beaucoup d’entreprises japonaises connaissent le besoin de faire le pas vers des changements, mais se sentent perdues par rapport aux stratégies et interventions qui auront le plus d’impact. enjoi Japan mobilise une approche holistique, se base sur une méthode de la politique publique canadienne qui est scientifique, bien établie et qui invite à des actions holistiques et moins opposantes qu’ailleurs. Cette approche canadienne de la diversité et de l’équité semble plus en phase avec la culture japonaise et inspire la confiance des leaders japonais. Le changement implique des erreurs de parcours et le Japon a du mal à se défaire de son perfectionnisme et de la qualité zéro défaut. Or la performance rigoureuse du Canada en matière d’intégration de la diversité, de l’équité et de l’innovation est bien établie et donc l’équipe de enjoi Japan peut se concentrer sur le transfert de connaissances, de meilleures pratiques et d’approches stratégiques qui est soutenu par les recherches, les analyses, les standards et la gestion des données. Bien sûr, afin d’inciter les leaders à vouloir passer à l’acte, nous parlons de cas concrets de microaggression, nous les écoutons parler de leurs expériences de marginalisation, nous explorons des stratégies de team building autour de la mission de la société, et nous discutons des coûts gigantesques sur le moyen et long terme, dus à une absence de solidarité durable entre les membres de l’entité.

 

5. En parlant d’équité, il semblerait que la jeune génération d’hommes est plus volontaire pour effectuer les tâches de la maison et encadrer le cercle familial. Pouvons-nous espérer qu’elle grandira spontanément dans l’ensemble de la population aussi ?

 

C’est de toute évidence un progrès social important car la diversité commence aussi à la maison. La démocratie se pratique, et tout d’abord elle se pratique (ou pas) en famille. Ma thèse de doctorat se penchait sur la façon de fonder de nouvelles structures et de nouvelles pratiques, de l’auto-détermination et de la non-domination mutuelle, que ce soit dans le foyer ou au travail. Ceci aura un impact profond qui permettra une auto-gouvernance équitable, durable, régénératrice et plus spontanée. Le modèle obsolète qui prédétermine l’homme au travail et la femme en charge de la maison change pour des raisons évidentes. N’oublions pas d’ailleurs qu’élever un enfant est un des modèles de leadership les plus importants et les plus impactants. Le leadership au sein de la famille est souvent le terrain qui alimente le plus vite les pratiques d'intelligence émotionnelle, des compétences clés à tout poste de leadership, maintenant et pour le futur du travail ! Je rebondis ainsi sur mes premiers propos lors de la question no1, la démocratisation. Les rapports équitables et la sécurité psychologique commencent par la socialisation et par les pratiques de leadership à l’intérieur de la cellule familiale. Or l’État japonais, par la voie du droit de la famille reproduit activement et consciemment la hiérarchie, les rapports patriarcaux, et l'hétéronormativité… et on se demande pourquoi il y a si peu d’évolution au sein de la culture de la famille japonaise. Cependant, les jeunes hommes japonais rejettent ces privilèges de plus en plus en faveur d’une relation intime et de confiance avec leur épouse et leur époux et leurs enfants et cela me donne de l’espoir.

 

6. Nous nous réjouissons de collaborer avec FEW Japan et de bénéficier de vos talents pour promouvoir la diversité ! Qu’est-ce qui vous a poussé à vous impliquer au sein d’un organisme où les membres sont surtout non-japonais?

J’ai passé la plupart de mon temps au Japon et constaté que beaucoup d’organismes ont des propos souvent biaisés par le genre : les communautés de recherches japonaises, l’association de science politique japonaise et les universités japonaises (toutes les trois à dominante masculine). Je me suis rendu compte que je n’avais pas d’espace de liberté en tant que femme et féministe qui se sentait à la fois canadienne, québécoise et japonaise. Je voulais contribuer avec mes expériences de coalitions au sein des mouvements féministes canadiens et québécois, afin d’ouvrir un espace de partage et de solidarité entre des femmes au Japon très diverses. Bien souvent, cela se trouve autour de réseaux multiculturels qui fonctionnent en anglais. J’ai rejoint leur conseil en 2018 et je me suis décidée à apporter une meilleure conscientisation collective du pouvoir que détiennent les femmes professionnelles multilingues sur le marché japonais. Souvent, les femmes ne se rendent pas compte de leur pouvoir de négociation.

Ceci m’a permis de discuter tranquillement d’une vision de notre association pour une plus grande diversité au sein du conseil d’administration qu’auparavant, de l’accueil non seulement les femmes à Tokyo, mais aussi de l’engagement envers les femmes en province. Nous avons également ouvert l’adhésion aux sociétés progressistes. Depuis 2020, nous invitons quelques entreprises voulant investir dans notre mission comme membres à part entière, et ce dans un rapport d’égal à égal (voire de non-domination mutuelle). C’était non-négociable pour moi que nous abandonnions l’idée qu’un « sponsor » ou donneur d’ordre pouvait dicter les conditions à notre conseil. Nous n’offrons pas le retour sur investissement transactionnel que serait l’accès illimité de nos membres comme consommatrices potentielles et ceci est un grand changement de paradigme. Il fallait que les sociétés s’alignent sur la mission de FEW Japan et que le conseil d’administration décide des interventions nécessaires pour nos membres. Ainsi, dans une logique de RSE, ou même de ESG (NDLR : critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance appliqués à la finance), le fameux  « retour sur l'investissement » se conjugue en matière d'événements et de programmes d’empowerment de nos membres individuels, ainsi que par notre présence et prise de parole digitale pour un impact social et une prise de conscience de nos valeurs égalitaires par les réseaux de langue anglaise au Japon. Nous étions ravies de collaborer avec Femmes Actives Japon afin de faire rayonner l’importance de l’égale participation des femmes au sein de la technologie et des secteurs STEM. Je crois que l’association FEW Japan partage en effet les mêmes valeurs que Femmes Actives Japon (plutôt francophone) et nous avons forcément des synergies intéressantes à développer ensemble.

 

En outre, en plus de mes efforts à faire bouger les lignes au sein de mon propre couple (hétérosexuel cette fois-ci), par les efforts de mon équipe enjoi Japan KK, et avec les immenses contributions de l’équipe FEW Japan, je me réjouis de partager mes nouvelles expériences de terrain dans un futur proche car j’ai depuis le 1er avril pris le poste de Senior DEI Business Partner au sein de l’entreprise multinationale Amazon Japan. C’est encore une nouvelle toute fraîche ! Il faut travailler à tous les niveaux – de micro à macro – et dans tous les secteurs pour que la démocratisation s'approfondisse dans les meilleurs délais pour fonder un futur libre et équitable pour nos filles et fils, pour nos collègues et amies partout au Japon !


Remerciements à https://www.sensemofr.com pour son expertise de relecture et corrections de texte 


[14/05/2022]

 

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