Femmes Actives Japon - Le réseau professionnel au féminin

Décryptage : Marie-Hélène Teylouni

Décryptage : Marie-Hélène Teylouni

Pouvez-vous nous décrire votre parcours, et la façon dont vous êtes devenue consule ? Combien de femmes consule êtes-vous dans le monde ?

J’ai débuté ma carrière en Russie puis ai été affectée dans différents postes : Ukraine, Egypte et Finlande. Arrivée fin août 2018 au Japon, je venais d’Ukraine où j’occupais le même type de fonctions. Je suis ravie d'être à Tokyo car le Japon figurait parmi mes destinations de prédilection ! En fonction des pays, les problématiques consulaires varient beaucoup et permettent de développer des compétences différentes, ce qui stimule les capacités d’adaptation. C’est une excellente école d'humilité qui vous enlève les œillères et élargit vos horizons.

La fonction de consule est accessible aux agents titulaires du MEAE (Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères) et il convient donc de passer un concours administratif de catégorie B ou A. Avant d’accéder à de telles fonctions à l’étranger, les agents travaillent d’abord plusieurs années en France et suivent différentes formations spécifiques.

Un(e) consul(e) ou consul(e) général(e) est chef(fe) de poste consulaire, c’est-à-dire qu’il ou elle dirige un consulat ou un consulat général, au même titre qu’un ambassadeur est à la tête d’un poste diplomatique.

Les sections consulaires, comme il en existe une à Tokyo, sont, elles, dirigées par des chefs de chancellerie – qui sont généralement appelés consuls à l’étranger – mais qui relèvent d’une catégorie d’emploi différente.

En 2018, il y avait 24 % de femmes consules générales (=21 femmes).

Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement de l'écosystème consulaire français au Japon (service consulaire à Tokyo, consulat général à Kyoto, rôle des conseillers consulaires, organisation des îlotiers…) ?

Au Japon, la section consulaire de l’ambassade à Tokyo assure l’ensemble des missions de service public auprès de la communauté française présente sur l’ensemble du territoire japonais. La section comprend :

  • Un service en charge de l’administration des ressortissants français (titres de voyage et d’identité, Registre, organisation des élections)
  • Un bureau qui traite les affaires sociales (compatriotes en situation de vulnérabilité, aides sociales et bourses)
  • Un bureau d’état civil
  • Et également un service des visas

La section consulaire organise par ailleurs ponctuellement des tournées en région (les tournées consulaires) afin de permettre aux administrés qui ne peuvent se déplacer jusqu’à Tokyo d’effectuer certaines démarches.

Le consulat général de France à Kyoto est ce qu’on appelle un poste consulaire d’influence, c’est-à-dire qu’il a pour mission de contribuer à l’influence et au rayonnement de la France dans les domaines politique, économique et culturel, dans une circonscription qui englobe tout l’Ouest du Japon, depuis les préfectures d’Aichi et de Kanazawa jusqu’à Okinawa. Le Consul général à Kyoto, M. Jules Irrmann, avec qui la section consulaire travaille en étroite collaboration, exerce aussi des compétences d’assistance consulaire pour des compatriotes en difficulté présents dans sa circonscription. Il peut par exemple délivrer des laissez-passer dans des situations d’urgence. Lors d’élections, les résidents français de la circonscription de Kyoto peuvent aussi voter sur place sans avoir à se déplacer à Tokyo. A noter que le Consul général est également directeur de l’Institut français du Kansai.

Les conseillers consulaires, trois au Japon, sont les élus de proximité pour les Français résidant à l’étranger. Ils sont élus au suffrage universel, pour 6 ans, dans 130 circonscriptions. Ils sont membres de droit des conseils consulaires organisés par l’ambassade, notamment ceux qui traitent les affaires sociales et les bourses scolaires.

Ils sont consultés sur les sujets concernant les Français établis dans la circonscription, notamment la protection sociale et l’action sociale, l’emploi, la formation professionnelle et l’apprentissage, l’enseignement français à l’étranger et la sécurité. Les services consulaires sont donc amenés à avoir des contacts fréquents avec les conseillers consulaires.

Enfin la section consulaire est en charge de la désignation et de l’animation du réseau d’îlotiers qui constituent un des éléments essentiels du dispositif de sécurité de l’ambassade en situation de crise.

Qu'est-ce que l'arrivée du coronavirus a modifié dans l'organisation et les activités de votre service ?

Cette crise, qui a naturellement eu un fort impact sur l’activité consulaire, a entraîné une réorganisation de l’ensemble des activités de l’ambassade. La priorité était de porter assistance aux Français résidents ou de passage au Japon. Pour cela, un numéro de téléphone d’urgence a donc été mis en place et les agents de tous les services de l’ambassade se sont relayés pour assurer une permanence téléphonique 7 jours sur 7 pendant les premiers mois de la crise.

Au sein de la section consulaire, nous avons également mis en place différentes mesures de précaution : aménagement des locaux (pour la sécurité sanitaire des publics et des agents), horaires aménagés des agents (le télétravail étant difficile à pratiquer dans leurs fonctions), invitation à la réalisation des démarches administratives par courrier (état civil notamment). Ces nouveaux modes de fonctionnement ont permis de faire gagner du temps aux agents et aux publics également, limitant leurs déplacements et le contact physique.

Parallèlement, une attention toute particulière a été portée à la diffusion d’informations complètes et actualisées sur le site internet de l’ambassade ainsi que via les comptes Twitter et Facebook de l’ambassade, afin que les différents publics trouvent  les informations nécessaires relatives à cette crise ainsi que pour leurs  démarches administratives. Là encore, il s’agit d’un travail collectif qui a naturellement mobilisé la section consulaire mais aussi, notamment, la chancellerie politique, le service de presse et de communication ainsi que le service scientifique.

Lorsque le Japon a fermé ses frontières en mars 2020, les résidents étrangers se sont trouvés dans l'impossibilité de sortir ni de revenir à leur domicile au Japon, provoquant parfois des situations familiales difficiles à vivre. Qu'est-ce-qui selon vous a poussé le gouvernement à traiter différemment les résidents de nationalité japonaise et étrangère ?

Le Japon a été amené, comme la France au même moment, à prendre des mesures d’urgence à ses frontières. Il est bien normal que des mesures exceptionnelles soient prises dans une telle situation. Ces mesures ont malheureusement créé une situation particulièrement injuste en ignorant les droits des étrangers établis au Japon. Cette situation a été difficile pour les résidents étrangers et a suscité beaucoup d’incompréhension chez nos compatriotes. L’ambassade de France s’est fortement mobilisée pour que soit prise en compte la situation des  résidents étrangers. Nous avons agi au plus haut niveau, en lien avec la Délégation de l’Union Européenne au Japon, auprès du Ministère des Affaires Étrangères japonaispour infléchir cette décision. Cela a abouti en juin 2020 à un assouplissement, avec l'autorisation de voyages en France en cas de circonstances exceptionnelles (décès, grave maladie…). Puis, comme vous le savez, depuis le 1er septembre 2020 les résidents étrangers peuvent quitter le Japon puis y revenir sans difficulté. Les mesures annoncées récemment ne remettent pas en cause cette possibilité.

Les médias français ont relaté le cas de certains couples franco-japonais divorcés, dont le père français ne pouvait plus voir ses enfants. Comment la question du divorce au Japon est-elle traitée dans votre service ?

Dans le cas d’un divorce au Japon, l’un des parents obtient de fait l'autorité parentale exclusive. La garde en résidence alternée telle que la loi le définit en France (loi n°2002-305 du 4.3.02) n’existe tout simplement pas ici. Les autorités japonaises recommandent le recours à la médiation, qui ne saurait suffire dans les cas les plus douloureux.

Du point de vue français et européen, le droit d’un enfant à avoir accès à ses deux parents est un droit fondamental, garanti par le droit international. Nous le rappelons à chaque occasion à nos interlocuteurs au sein des autorités japonaises.

Le service consulaire peut, à la demande de l’un des parents, intervenir quand le parent français a perdu le lien avec son enfant. Nous nous efforçons d’abord d’entrer en contact avec le parent japonais. Une visite consulaire peut être organisée afin de s’assurer que l’enfant est en bonne santé et bien pris en charge. L’ambassade a pris différentes initiatives pour aider les parents français dans cette situation à obtenir des droits de visite.

Le Japon a adhéré à la Convention de la Haye qui vise à prévenir l'enlèvement d'enfants. Cette Convention concerne les cas avec enlèvement vers l’étranger, hors il y a aussi des cas identiques sur le territoire japonais qui sont aujourd’hui sans issue.

Ainsi, ce n’est pas une problématique propre aux étrangers. Il existe aussi des associations de parents japonais qui sont confrontés aux mêmes difficultés et souhaitent voir évoluer le système actuel d’autorité parentale exclusive.

La bi-nationalité n'existe pas au Japon. Pour les enfants nés de couples mixtes, il faut choisir une des deux nationalités à 20 ans. Selon vous, un assouplissement est-il envisagé ?

La réglementation date de 1950 et indique qu’au sein d’un même foyer, une seule nationalité est autorisée. Le Japon n’est pas un cas unique d’ailleurs, il existe d’autres pays où il est obligatoire de choisir une seule nationalité. Pour les binationaux, une procédure spécifique de “perte volontaire de nationalité”, où un choix doit être effectué, est imposée à l’âge de 20 ans. Il y a des débats au Japon sur cette règle mais cela ne s’est pas traduit, pour le moment, par une évolution de la législation japonaise.

Les mouvements féministes japonais prônent un changement du code civil jugé très sexiste et militent pour le réformer. Selon vous, un assouplissement est-il possible ?

La question de l’égalité entre les sexes se pose au Japon comme ailleurs. Seiko Hashimoto, la ministre en charge de la promotion des femmes, a récemment souligné qu’il était crucial d’augmenter la part des femmes au gouvernement, et ce afin de mieux porter et incarner les difficultés auxquelles sont confrontées les Japonaises. Et le gouvernement japonais travaille actuellement sur cette question.

Il a adopté fin décembre son « 5e plan pour l’égalité entre les sexes – Vers une société où toutes les femmes brillent à l’ère Reiwa », qui entrera en application à compter d’avril 2021. Cet exercice quinquennal a été initié en 2000 après l’entrée en vigueur, en 1999, de la loi cadre sur l’égalité entre les sexes dans la société. Il permet au gouvernement de définir un cap et des objectifs en matière d’égalité femmes-hommes. Il s’agit essentiellement de favoriser une meilleure participation des femmes dans les instances décisionnelles, dans les médias, l’éducation etc. Le plan japonais met aussi l’accent sur la réforme des méthodes de travail ainsi que la lutte contre les violences et le harcèlement sexuels. Ce nouveau plan fixe un objectif de 35% de femmes candidates aux élections à la Chambre des représentants d’ici 2025.

Ces dernières années ont été marqués par des évolutions positives. Le gouvernement Abe avait fait de l’égalité l’une des composantes de sa politique de relance économique (Abenomics). Il a notamment pris des mesures comme l'extension du congé parental. Résultat, entre  2012 et aujourd’hui, la proportion des Japonaises sur le marché du travail est passée de 60 % à 70 %. Aujourd’hui, des débats existent  au Japon sur le recours à des mesures incitatives voire à des sanctions pour favoriser la présence des femmes dans les sphères de pouvoirs. Il sera intéressant de voir comment les choses vont évoluer dans les prochaines années.

Après le Japon, dans quel pays aimeriez-vous travailler ?

Au sein du Ministère des Affaires étrangères, il y a une règle d’alternance entre affectations en France et à l’étranger : au terme de mon séjour au Japon, après deux postes consécutifs à l’étranger, je vais rentrer en France pour occuper un poste en administration centrale pendant 3 à 4 ans avant une éventuelle nouvelle affectation à l’étranger. La suite ? De nature curieuse,  je suis indiscutablement ouverte aux nouvelles opportunités !

 


[22/01/2021]