Table ronde sur l’Enseignement Supérieur au Japon

Table ronde sur l'Enseignement Supérieur au Japon Rencontre mensuelle du 10 mai 2011 Compte-rendu

 

 

 

 

Table-ronde sur l'enseignement supérieur et du recrutement en France et au Japon, animée par Marie FAUCHER, enseignante de Français au Lycée Franco-Japonais de Tokyo.
Avec la participation de :
- Mme Yukiko Tsujiyama, professeur à l'Université pour Femmes KYORITSU,

- Mme Bianca Codognet, étudiante-chercheuse à l'Université de WASEDA,
- Mme Florence OGAWA, professeur à l'Université MEIJI,
- Mme Séverine PIN, chargée de recrutement au sein du Cabinet Fourth Valley,
- Mr Pascal Ritter, professeur de philosophie et responsable Orientation au Lycée Franco-Japonais de Tokyo.

Après une brève introduction et la présentation des 5 intervenants, Marie Faucher donne la parole à Mme Tsujiyama. Celle-ci commence par un rapide historique de l'enseignement au Japon. Traditionnellement, le système se décompose en 6 années d'école primaire, 3 années de collège, 3 années de lycée et 4 années d'université. L'accès aux études supérieures est une chose récente au Japon. Au début du 20ème siècle, seul un faible pourcentage d'étudiants masculins poursuivait des études supérieures. Quant aux femmes, c'est une chose plus récente encore. En 1960, seules 10% des femmes d'une classe d'âge allaient à l'Université. Le plus souvent, elles choisissaient une université féminine, afin de pouvoir étudier librement, "loin du regard sexiste et condescendant des hommes", qui étaient nombreux à l'époque à penser que la place des femmes était au foyer. Le plus souvent, les spécialités enseignées aux femmes, regroupées sous le titre "d'Arts domestiques", se limitaient aux champs traditionnellement considérés comme féminins, la cuisine, la couture, bref, tout ce qui devait permettre à la jeune femme de devenir une épouse et une maîtresse de maison accomplie.

La situation a évolué progressivement, bien que lentement, et reste très contrastée selon les spécialités étudiées. Ainsi, en 2009, 41% des étudiants d'universités sont des femmes, contre 59% d'hommes. Si en 1970, les femmes choisissaient de préférence les domaines comme les Lettres (37%), l'Education (20%) ou les Arts domestiques (10%) qui recouvrent désormais des spécialités comme l'Architecture intérieure ou la diététique, les chiffres ont peu à peu évolué puisqu'elles sont maintenant 27% à étudier les Sciences Economiques et Sociales, 24% les Lettres et sont deux fois plus nombreuses que les hommes avec 13% à étudier la médecine et la pharmacie. (chiffres 2009). Cependant, elles restent encore très peu nombreuses comparées aux hommes dans les matières technologiques (24% des étudiants masculins contre 4% des étudiantes féminines) et les Sciences Economiques et Sociales (41% des garçons contre 27% des filles).

Cette lente évolution est confirmée par Mme OGAWA, enseignante depuis 23 ans à l'Université Meiji dans la Faculté de Commerce. Dans les années 1980, elle n'avait que 4 filles dans sa classe de 40 élèves. En 2011, la proportion de filles est montée jusqu'à 1/4 des effectifs. A la question "Comment avez-vous réussi à attirer plus d'étudiantes à l'Université", Mme Ogawa cite une anecdote représentative des différences culturelles entre France et Japon : l'Université MEIJI a investi massivement dans... des toilettes de très bon niveau, avec des équipements dernier cri, énormément de place, des "Powder Rooms"... Et ça a marché !

Mr Ritter a ensuite brossé un panorama du système universitaire français, de ses principes et valeurs sous-jacents, ainsi que de ses récentes évolutions. Selon lui, le pari de l'Université française était un pari impossible : être une université à la porté de tout le monde (gratuite, sans sélection à l'entrée) et en même temps capable d'offrir des débouchés de valeur. Jusque récemment, elle en était loin, avec des taux d'échecs effrayants en licence (50%), un système atomisé et disparate, des diplômes sans visibilité hors de l'Hexagone. Or, ce pari est en voie d'être gagné, selon Mr Ritter, grâce à la mise en place de la loi LRU (Liberté et Responsabilité des Universités, adoptée en août 2007) et la mise en place du système LMD (Licence 3 ans - Master 2 ans - Doctorat 3 ans). Garantie d’homogénéité des parcours au niveau européen, cette réforme essentielle permet désormais des partenariats et des échanges avec d'autres universités à l'échelon mondial. Elle encourage la mobilité des étudiants en facilitant les équivalences, et permet une interruption des études, par exemple pour un stage, sans perdre le bénéfice des crédits acquis.

L'introduction progressive de filières plus sélectives (par exemples les préparations aux doubles diplômes droit/gestion), construites de façon à répondre aux besoins des entreprises, mais aussi les mesures mises en œuvre dans le cadre de la politique anti-échec (orientation active, mise à niveau en français, tutorat entre élèves, ...) devraient permettre à l'université de mieux former les nouvelles générations. Le pari est de réduire le taux d'échec effarant enregistré en licence (50%), de leur permettre une meilleure insertion sur le marché du travail, tout en respectant l'esprit républicain : principe de gratuité (ou quasi gratuité) des études, et de non sélection à l'entrée.

Au Japon, (contrairement à la France), l'Université a de longue date été perçue comme la filière d'excellence, gage d'accès à de bons emplois (c'est à dire à la sécurité de l'emploi au sein d'un des grands noms de l'industrie Japonaise).
L'accès à l'Université, son coût et la durée des études sont totalement différents de ce qui prévaut en France :

La sélection à l'entrée est impitoyable. La préparation au concours commence d'ailleurs dans certains cas dès le plus jeune âge, et se poursuit ensuite comme un entraînement d'athlète de haut niveau, à coup de cours supplémentaires le soir dans des Jukku (boites à bachot) ou pour les plus fortunés, de leçons particulières.

De façon générale, les études universitaires durent 4 ans au Japon. Rares sont ceux qui continuent au-delà, quoique la tendance récente, surtout en Sciences, serait de poursuivre jusqu'au Master. De l'aveu même des professeurs, les étudiants ne font rien ou pas grand chose pendant ces 4 années. L'obtention du diplôme est en effet liée plus au contrôle de la présence qu'au contrôle des connaissances. Ils nuancent cependant le propos, car depuis l'éclatement de la bulle à la fin des années 80, et plus récemment sous l'effet de la crise financière de 2008, les étudiants ont pris conscience qu'il était important de travailler pendant ces 4 années pour pouvoir défendre leurs chances au moment de la compétition d'entrée sur le marché du travail.

Toutefois, il y a une explication objective au peu d'énergie que les étudiants consacrent à leurs études : ils sont très souvent obligés de faire des petits boulots pour financer le coût de leurs études. Si en France, l'inscription varie entre 200 et 500 euros par an, au Japon, il faut compter au minimum 800 000 yens par an pour la 1ère année dans une université publique, et 1,2 millions de yens pour une université privée (en Lettres). Ces chiffres peuvent être plus élevés selon la spécialité choisie, pour culminer à 5 millions de yens par an pour la Fac de médecine, soit 20 millions de yens sur 4 ans ! C'est pourquoi il est souvent dit au Japon que seuls les fils ou filles de médecins peuvent à leur tour devenir médecins.
Certes, avec de tels frais d'inscription annuels, les étudiants bénéficient de conditions idéales : locaux vastes et bien équipés, salles de sports, salles pour les associations et la vie universitaire, bibliothèques et fonds documentaires extrêmement bien fournis...

Le témoignage de Bianca Codognet, qui a connu les deux systèmes, est édifiant. Les conditions d'accueil dans les universités françaises sont, sans surprise et sauf exception, déplorables. Amphis surchargés, cours retransmis sur écran ou dans les couloirs faute de place, vétusté, manque de matériel, toilettes en nombre insuffisants... Les professeurs sont très peu présents, surtout pendant les premières années : ils attendent de voir quels étudiants vont vraiment s'accrocher avant de s'investir dans la relation prof-élève. Il n'est pas rare en effet que les élèves s'inscrivent dans plusieurs licences à la fois, et utilisent en fait leur première année pour affiner leur choix de formation, car souvent, ils n'y ont pas vraiment réfléchit avant.
Evidemment le contraste avec le luxe de moyens dont disposent les Universités Japonaises même les moins bien dotées est frappant. Bianca, qui est spécialisée dans l'histoire du cinéma japonais, est éblouie par la richesse de la cinémathèque de l'Université de Waseda Son fonds d'archives est un trésor inépuisable en ce qui concerne le cinéma des années 30 (sa spécialité) , mais il est aussi réputé par exemple pour avoir le deuxième fonds d'archives de cinéma russe au monde après Moscou. Dans les autres disciplines également, les bibliothèques sont extrêmement bien garnies, et les laboratoires bénéficient de tout l'équipement nécessaire aux étudiants pour la réalisation de travaux pratiques ou d'expériences. Quant aux étudiants eux-mêmes, ils sont pris en charge, "maternés" dit même Mme Ogawa, du premier au dernier jour passé à l'université. Ils étaient paraît-il spécialement désemparés cette année, car la cérémonie d'entrée n'a pas pu avoir lieu comme d'habitude en raison du tremblement de terre, et qu'ils ont dû, relativement, se débrouiller par eux-mêmes pour comprendre comment les choses fonctionnaient au sein de l'Université.

Ayant expérimenté les deux systèmes, et bien que laudatrice des conditions de travail offertes aux étudiants, Bianca CODOGNET reconnait des mérites au système français : paradoxalement, les difficultés matérielles, le relatif isolement dans lequel sont laissés les étudiants de première année et les contrôles semestriels rendent les étudiants débrouillards. Les plus dégourdis et les plus motivés tireront leur épingle du jeu. Pour ceux-ci, l'engagement des professeurs sera réel surtout à partir de la troisième année de licence, encore plus à partir de la maîtrise.

Avec la baisse de la natalité et la réduction des effectifs au Japon, la concurrence inter-universités s'intensifie. Mme Ogawa nous explique comment elles rivalisent d'imagination pour attirer le client en créant par exemple des filières "mangas" ou en recentralisant leur campus au centre des villes. Le gouvernement a lancé plusieurs plans de soutien , en concentrant la manne financière sur les 13 meilleures universités, concentrées à Tokyo et Kyoto, et en creusant encore plus le fossé avec les universités de province. Malgré les déclarations volontaristes du Gouvernement, l'Université japonaise reste globalement assez peu ouverte aux étudiants étrangers ; ils étaient 130.000 en 2009, en nette augmentation par rapport à 1998, mais en pourcentage comme en valeur absolue, ce chiffre reste faible comparé à la population étudiante dans son ensemble. Certaines universités de province, confrontées à la baisse de leurs effectifs, se sont lancées dans des programme d'accueil intensif d'étudiants étrangers, en majorité chinois, allant jusqu'à mettre en place ces systèmes de cours à distance pour permettre à ceux-ci, qui avaient en fait un emploi à Tokyo, de suivre les cours à distance et de valider ainsi leur unités de valeur. Ce système a vite été suspendu.

On aurait pu penser que la baisse du nombre des étudiants ferait peser une pression déflationniste sur les frais de scolarité. Il n'en est rien. On s'oriente plutôt vers la fermeture de certaines universités à terme.

Dans ce contexte, comment se passe la transition entre l'Université et le monde du travail? Madame Ogawa nous fait un rapide rappel historique, et nous explique la spécificité du recrutement à la Japonaise. Depuis l'après-guerre et l'ascension sans frein de l'économie japonaise, le marché du recrutement est traditionnellement un marché de Jeunes Diplômés. On entrait dans une entreprise avec comme perspective d'y rester pendant tout le temps de sa vie active. Jusque dans les années 1990, avant l'éclatement de la bulle, la balance penchait en faveur des jeunes diplômés : dès la 3ème année, ils étaient courtisés par les entreprises, recevaient invitations en week-end avec onsen et repas de steaks ( un must à l'époque). Chacun recevait en moyenne une dizaine d'offres d'emploi avant même d'être diplômé. L'éclatement de la bulle a été un premier rappel à l'ordre sévère. L'âge d'or était terminé, les étudiants se sont remis à étudier. Les offres d'emploi étaient en nombre plus limitées. Les choses se sont progressivement améliorées, jusqu'au nouveau coup dur : le choc Lehman Brothers et la crise financière qui a suivi à partir de 2008. L'impact a été très dur pour les promotion sortantes : jusqu'à 40% des étudiants étaient encore sans emploi après leur diplôme. Comme au Japon il vaut mieux afficher un profil de Jeune diplômé, plutôt que de diplômé de l'année précédente, certains ont préféré renoncer à leurs crédits, et redoubler pour n'obtenir leur diplôme que l'année suivante. Certains ont aussi fait le choix de partir quelque temps à l'étranger, améliorer la pratique d'une langue étrangère. La tension que connaît le marché de l'emploi des jeunes est récente et traumatise une nation habituée à des taux de chômage proches de 4%, soit le minimum structurel incompressible.

La troisième année s'est donc transformée en une année presque entièrement consacrée à la recherche d'un job : les étudiants commencent dès l'été (l'année universitaire va de Avril à Mars) , enchainent en Septembre avec les Forums Entreprises, puis consacrent une grande partie de l'hiver et du printemps à remplir les fameuses "entry sheets" (dossiers de candidatures) distribuées par les entreprises sur les forums . Véritable pavé de 10 ou 15 pages, il passe la vie du candidat au cribble. Il doit être entièrement rempli à la main. Une seule faute dans le tracé d'un kanji, et il faut tout recommencer au début. L'examinateur ne tolèrera pas un coup de blanco dans la page qui doit être impeccable dans la présentation. Ces dossiers de candidatures sont passés au filtre d'un screening informatique aux critères confidentiels, puis vient le temps des entretiens pour les heureux sélectionnés : là encore, c'est un véritable parcours du combattant, car il faudra rarement moins de 3 ou 4 entretiens, le plus souvent 6 ou 7, pour être finalement admis dans l'entreprise de ses rêves. Pour les aspirants à la Fonction Publiques, les concours se dérouleront en Août.

Même si le Gouvernement encourage officiellement les jeunes japonais à étudier à l'étranger, la plupart du temps, deux obstacles majeurs les découragent : partir en troisième année, quand on commence à maîtriser la langue étrangère, c'est suicidaire puisque c'est le moment où tout se joue dans la compétition pour les postes. De plus, l'année scolaire ne coïncide pas aux Japon avec les rythmes universitaires en vigueur ailleurs, et l'on comprend aisément que les étudiants japonais n'aient pas envie de perdre une année pour cette raison.

Selon Séverine Pin, quand on entre dans une entreprise japonaise, on ne sait pas quel poste précis vous est destiné. Le recrutement ne se fait pas sur la base d'une fiche de poste. L'entreprise cherche plutôt à évaluer le potentiel du candidat, et sa capacité à se couler dans le moule de la culture maison. Tous les candidats sont d'ailleurs recrutés peu ou prou au même salaire (200.000 yens/mois) ; le package global peut en revanche varier énormément selon l'entreprise finale : bonus fixe allant jusqu'à 6 mois de salaire supplémentaire, logement, assurance santé, assurance retraite ... Les jeunes japonais (et leurs mères) préfèrent encore aujourd'hui l'assurance d'un travail à vie, à l'aventure d'une carrière basée sur la performance individuelle dans un groupe international ou à l'entreprenariat.

A 35 ans, les jeunes embarqués dans une carrière traditionnelle passent un cap important : soit ils sont nommés "manager", ce qui les place sur une courbe de carrière ascendante. Soit ils ne décrochent pas ce titre, et sont alors sûrs de passer le reste de leur carrière, soit encore 35 autres années, dans un poste qu'ailleurs on qualifierait de placard.

Un choix s'offre à eux : rester, avec la perspective de s'ennuyer ferme pendant encore 35 ans, ce qui n'est pas rien. Soit partir et chercher à se placer sur le marché émergent du "mid-carreer". Ils postulent alors dans des entreprises "de second rang", moins prestigieuses et à la position économique plus précaire. Cela se traduit dans les niveaux de salaires et les bénéfices extra-salariaux moindres dans la plupart des cas. Les entreprises internationales, même les numéros 1 mondiaux dans leur secteur, sont également considérées comme des entreprises de seconde catégorie. Certains , qui ont la chance d'avoir un niveau en langue suffisant, tentent l'aventure, mais peuvent être très déroutés au début par les méthodes de travail différentes de celles qu'ils connaissaient jusque là.

Pour terminer sur un note positive, Séverine Pin souligne qu'il existe cependant une niche favorable aux postulants sur le marché de mid-career ayant à la fois une expertise métier forte (par exemple en marketing, comptabilité) et un background international. Ce marché est également friand de candidats soit Japonais soit étrangers, homme ou femme, détenteurs d'un MBA obtenu à l'étranger dans une université renommée.

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