COMPTE-RENDU de la Soirée mensuelle du Mardi 16 Février : « Tokyo sous le regard d’un architecte français »

L’architecture au Japon 

Pour la conférence FAJ de février 2016, nous avons eu le plaisir de recevoir Manuel Tardits, architecte DPLG, pour une série de questions - réponses sur le thème de « Tokyo sous le regard d’un architecte français » ; passionnant !

 

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* Quelles sont les particularités de Tokyo en matière d’architecture et d’urbanisme ?

* Outre la taille – Tokyo est la ville la plus peuplée au monde (40 millions d’habitants pour le Grand Tokyo, 11 millions pour la ville de Tokyo), la première particularité que l’on attribue à Tokyo est la densité. Or cette densité, 150 habitants / hectare en moyenne, est bien inférieure à celles de Hong-Kong, la ville la plus dense du monde, Séoul ou même de Paris qui évolue entre 250 et 400 habitants / ha. Elle est également très inférieure à celle de l’ancienne Edo (zone centrale près de la baie de Tokyo) dont la densité atteignait 500 habitants / ha. Cette impression vient sans doute du fait que Tokyo, ville plutôt basse à l’exception de quelques groupes de tours (Shinjuku, Ikebukuro, etc.) est densément bâtie.

* On remarque des « traces » dans la ville de Tokyo ; ce sont les infrastructures de transport, routes et train, qui coupent la ville. Les infrastructures autoroutières datent pour la plupart des années 1960. Tokyo est une des villes les mieux équipées au monde dans ce domaine. La construction de ces infrastructures a été effectuée de façon très pragmatique (pragmatisme caractéristique du Japon en général) : on a « posé » un gigantesque réseau d’autoroutes sur / au-dessus d’avenues et de voies d’eau existantes. Ce procédé a le mérite d’être très économique et rapide même si le résultat en termes esthétiques n’est pas forcément le plus heureux.

* Tokyo n’est pas une ville très verte au sens des villes européennes où les avenues sont souvent bordées d’arbres (ce sont donc les espaces publics qui sont verts). En revanche, à Tokyo, ce sont les jardins donc les espaces privés qui sont verts.

* Tokyo se caractérise aussi par la présence de nombreuses rivières, Sumida, Tama, Ara, etc., même si certaines sont aujourd’hui recouvertes par les infrastructures de transport évoquées précédemment. Ces rivières, dont les berges très larges (rivière + berges font souvent plus de 500 mètres) sont très souvent aménagées en aires de pique-nique/BBQ, de sports, de « drague » même, etc. Cela crée des espaces ludiques gigantesques et Tokyo est une des rares villes au monde à disposer de tels espaces. En revanche, le corollaire est de couper la ville (du fait notamment de la largeur).

* Autre particularité de Tokyo : on trouve des rizières et des champs dans la ville (vers Haneda ou encore Yokohama).

* Tokyo donne une impression de désordre, de capharnaüm, alors que c’est en fait une ville très ordonnée. L’ancienne Edo a été créée ad hoc par le nouveau pouvoir politique (vers 1600). Au centre se trouvait le château, à l’ouest et au nord une zone réservée à l’aristocratie militaire et les gens liés au pouvoir ; au sud-est logeaient les artisans et les commerçants, dans une zone très dense. Edo était donc une ville très ordonnée et également très homogène en termes d’architecture : bois et tuiles essentiellement, ennuyeuse même disait Pierre Loti. Aujourd’hui, le château a été rasé mais le lieu où il se trouvait reste le centre de la ville. En revanche, l’homogénéité architecturale a disparu. La structure de la ville au sol change peu ; c’est ce qui est construit qui change.

* Le Grand Tokyo est un carré de 100 km de côté avec des montagnes, à l’ouest de ce carré, qui s’élèvent à près de 2000 m d’altitude. L’adresse en haut de ces montagnes est encore Tokyo, ce qui ne serait pas le cas dans une ville comme Paris ; en effet, au Japon, on n’oppose pas le construit et le « non-construit ».

* Le réseau d’infrastructures a une structure très claire à l’échelle macro-structurelle : ce sont des axes circulaires et rayonnants. Il est donc très simple de se déplacer à Tokyo du nord au sud et d’est en ouest. Le centre est dense et plus on s’éloigne du centre, plus la densité diminue.

* En urbanisme, l’élément de base d’une ville est l’îlot mais la conception de cet îlot est différente au Japon et en Europe.

Au Japon, il peut y avoir des bâtiments au centre d’un îlot qui ne donnent pas sur une rue ; configuration qui n’existe pas en France.

Par ailleurs, en France, les règles d’urbanisme obligent à ce que les bâtiments d’un îlot qui donnent sur la rue soient alignés. Au Japon, il n’y a pas de règle à ce sujet ; les règles concernent l’ensoleillement : chaque bâtiment doit profiter d’un certain nombre d’heures d’ensoleillement par jour. Pour respecter ces règles, les bâtiments sont comme « coupés » à leur sommet selon des formes variables ; ils sont « crantés » ou biseautés de diverses manières, ce qui crée du désordre visuel.

* Quelles sont les spécificités du Japon en matière d’architecture dans la sphère privée?

* À Tokyo, on est frappé par les gares, sortes de cathédrales des temps modernes et qui sont de véritables dédales.

* Au Japon, on aime le « mélange des genres », c’est à dire que même en travaillant avec des matériaux tout à fait contemporains ou sur des projets de constructions neuves, on s’inspire souvent de la tradition. Par exemple, M. Tardits a construit à Kobé un bâtiment qui s’inspirait d’un pavillon de thé du 17ème siècle. Sur un autre projet situé à Kyôto, M. Tardits a utilisé des piliers en cèdre de Kitayama, un bois local utilisé depuis longtemps dans les anciennes maisons de l’aristocratie de Kyoto. En mettant ces 4 poteaux au centre de la pièce, on met également la tradition au centre du projet architectural.

De la même façon, les charpentiers au Japon utilisent encore les anciens systèmes de mesures, datant d’avant le système métrique. Ceci permet de retrouver des espaces avec des proportions que l’on n’aurait pas eues si l’on avait travaillé directement avec le système métrique. Cela n’empêche d’ailleurs pas ensuite les architectes de dessiner des plans en mètres et centimètres.

* Cette tradition est intégrée dans l’architecture moderne japonaise. Par exemple, on installe des panneaux en verre, transparents ou translucides, qui évoquent directement les panneaux traditionnels japonais en papier (shoji).

* Autre projet géré par le cabinet d’architecture de M. Tardits, la rénovation de l’intérieur de l’Ambassade de France à Tokyo. L’idée maîtresse de ce projet a été d’évoquer la France au rez-de-chaussée et d’évoquer le Japon à l’étage (chambres). En effet, le rez-de-chaussée sert à recevoir essentiellement des invités japonais ; il faut donc par l’aménagement rappeler qu’ils se trouvent sur un « territoire » français. Le style français est évoqué grâce notamment à des tapis, des meubles assez imposants ou encore la patine très française de la salle à manger. En revanche, les chambres à l’étage sont occupées essentiellement par des visiteurs français qui sont contents de découvrir l’architecture japonaise. On retrouve à cet étage des panneaux de papier, des tapis et des lampes japonaises.

* Comment est organisé le secteur de l’architecture et de la construction au Japon par rapport à la France ?

* Ce secteur d’activités est structuré de façon très différente par rapport à la France. En premier lieu, les entreprises de construction ont le droit au Japon, contrairement à la France, de dessiner elles-mêmes leurs plans. Au Japon, certains « gros » constructeurs emploient jusqu’à 200 ou 300 architectes.

* On trouve au Japon de grosses firmes d’architectes, employant parfois plus de 2000 architectes et ingénieurs qui ne font que dessiner et ne construisent pas. Ces firmes sont des mondes d’hommes ; en 1986, l’épouse de M. Tardits, architecte elle-même, a été la 1ère et longtemps la seule femme travaillant avec le statut d’architecte dans une telle firme – 700 personnes.

Ensuite, il y a les ateliers d’architecture, qui sont de petites agences d’architectes. Dans ces agences, le personnel est beaucoup plus féminin (50% des étudiants en architecture au Japon sont des femmes). Ces ateliers ont des tailles très variables, qui vont de 1 à 200 personnes, avec une moyenne de 20 à 30 personnes. Toutes les « stars » de l’architecture travaillent dans ces ateliers.

* Comment imaginez-vous la ville de Tokyo dans le futur ?

* La décroissance et le vieillissement de la population japonaise auront un impact énorme sur les campagnes puis sur les villes japonaises. En premier lieu, toutes les mairies et les équipements vont devoir être restructurés (fusion des mairies). Les campagnes vont se « vider » progressivement du fait de la fermeture de certains de ces équipements, comme les hôpitaux et les écoles. Les habitants vont se recentrer sur les grandes villes (les petites villes connaissant le même phénomène que les campagnes).

Ensuite, il y aura un débat pour choisir entre 2 options : soit on reste dans la continuation des villes japonaises actuelles, peu denses et très étendues, qui coûtent cher (infrastructures de transport), soit on concentre, on densifie les villes.

* Pourquoi l’habitat individuel japonais est-il si mal isolé ?

* Traditionnellement, l’habitat n’était pas isolé car le Japon dans sa partie la plus peuplée (côte pacifique) offre des températures relativement clémentes, hormis Hokkaido où l’habitat est mieux isolé. Aujourd’hui les maisons sont mieux isolées, même si les normes sont moins contraignantes qu’en France, et les gens ont pris l’habitude de vivre fenêtres fermées avec la climatisation l’été et le chauffage l’hiver. Cependant les habitudes évoluent doucement…

* Quid des constructions face aux tremblements de terre ?

* A Kobé, lors du tremblement de terre (et incendies associés), une partie des constructions mal construites se sont effondrées ce qui était assez prévisible. En revanche, des segments d’autoroutes, pourtant en principe conçues pour résister à ces tremblements de terre, se sont effondrés ; c’est beaucoup moins « normal ». Des leçons sont tirées après chaque séisme majeur pour les nouvelles constructions mais la sûreté n’est jamais complètement acquise.

* Au Japon, les lois, notamment pour les constructions antisismiques, sont appliquées et contrôlées, contrairement à certains pays corrompus, où les séismes causent des dégâts beaucoup plus importants. Bien sûr, au Japon aussi, certains acteurs de l’immobilier peuvent être corrompus (cf. le scandale Aneha au début du siècle dans la région de Tôkyô) ; mais globalement, la situation est saine. Ce qui fait du Japon un pays relativement sûr face aux tremblements de terre, même si le 100% n’est pas possible.

 

 

 

 

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